Barbare, vous avez dit barbare.

Article complet, extrait du journal papier Passager 120 n°4 de novembre 2017.

Barbare, vous avez dit barbare.

Conditions nécessaires au retour de la barbarie

Par Mathias JULLIEN

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Le confort, la technique, la modernité, l’industrie alimentaire trop sucrée, trop salée et trop grasse nous bordent tous les soirs et nous réveillent tous les matins dans un univers merveilleux. Les écrans allumés en continu, même pendant notre sommeil finissent de nous rassurer, je suis toujours vivant, beau, intelligent, irrésistible, puisque je suis “liké” sur facebook, puisque mon score est imbattable sur le dernier jeux en ligne qui fait fureur.

Oh je sais, il n’est pas amusant de parler du retour prochain de la barbarie alors que nous faisons l’expérience d’un confort jamais égalé dans l’histoire de l’humanité. Un confort tout relatif si tenté que nous ayons encore la conscience survivante devant toute les sollicitations inutiles et factices qui nous tirent vers le vide sidéral de l’existence moderne, qu’on appelle actuellement 2.0, tant notre vie véritable est passée en pertes et profits de l’avènement numérique.

Le retour de la barbarie se cache là où personne ne l’attend. Au coeur de l’exaltation actuelle, de l’enthousiasme général pour l’ère numérique. Nous aurions pu nous douter que quelque chose n’allait pas, tout comme pour la finance mondialisée, ou encore au sujet de cette fausse monnaie imprimée par dizaines de milliards tous les mois par les banques centrales des différents continents. Le capitalisme nous montre depuis un moment déjà, le chemin par lequel nous arrive la barbarie et sa phase ultime est numérique.

L’ère numérique, sous couvert de confort, de praticité, de productivité, d’économie, nous absorbe complètement nous rendant simple objet et outil du capital. L’aliénation suprême est en marche, le contrôle total de vos faits et gestes, jusqu’à la baguette de pain payée sans contact qui apparaîtra sur votre relevé de compte, indiquant quel pain vous mangez, dans quelle quantité, à quelle fréquence, renseignant ainsi votre banque (et autre système d’information) sur votre vie privée la plus intime, puisque ce qui est vrai pour le pain, l’est aussi pour toutes les autres dépenses. (Un conseil payez tout en espèces juste pour conserver un semblant d’intimité).

Mais venons-en au dur de cette article : “la barbarie”
Comment donc, dans ce monde formidable, coloré et si festif nous pourrions basculer dans la barbarie. À l’heure de la “Communication sans violence” qui semble devenir un sujet très à la mode, pourquoi ce danger extrême de la barbarie s’approcherait de nos sociétés ?
Pour tenter de répondre à la question, peut-être faut-il quitter la vision large pour pointer l’individu dans ce qu’il devient au sein du grand ensemble.
J’ai deux enfants et je n’échappe pas aux problématiques de notre temps. Ils sont pour moi des révélateurs des conséquences et des enjeux du monde actuel, un monde de plus en plus virtuel, puisque le monde nous pousse dans la numérisation de notre vie.
Des générations d’enfants biberonnés au numérique et à leurs innombrables écrans grandissent actuellement avec un pied dans le réel et l’autre dans le virtuel.
En réalité, peut-être qu’ils ont plus d’un pied dans le virtuel. Les yeux rivés aux écrans, les mains sur le clavier, ou la souris, ou sur l’écran tactile, le corps zombifié par l’absorption numérique, les synapses constamment en éveil pour recevoir la dose nécessaire de stimulations narcissiques, les neurones formatés par cet univers préfabriqué et irréel.

Les enfants du numériques ont débuté leur basculement dans les années 90 et depuis la course folle est lancée, et tout y passe. L’avènement du smartphone semble signer le contrat qui lie l’humain au vide sidéral d’un monde virtuel vendu pour réel.
Pour ces enfants du numérique les mondes virtuels valent souvent bien plus que la réalité elle-même. Ainsi le temps passé dans le premier monde se fait au détriment du deuxième et à la clé un élément fondamental de l’existence sombre : l’expérience du réel.
Ainsi la génération numérique intègre pour de l’expérience réelle sa pérégrination numérique. L’humain numérique devient soudain expert d’un monde qui n’existe pas. Dans les mondes virtuels, le fantasme est roi, l’idée de soi est sans limite, ainsi le narcissisme et l’égocentrisme, vieux travers de l’humain depuis la nuit des temps, peuvent se déployer sans fin. Grave erreur.
Vous voyez doucement alors pointer le nez d’une immense régression. Car lorsque le réel a été remplacé par une majorité d’heures passées dans le virtuel, dans un monde numérique qui gonfle nos égos et abreuve notre maladie narcissique, que reste-t-il du “lien véritable”, un lien qu’on appellera “humain”, comme la compassion ou encore l’amour ou plus simplement l’amitié véritable ?

Le formatage virtuel est lancé, il est intense, il mange les heures du réel et déforme l’idée qu’on a de soi-même, nous devenons tous des être magnifiés d’un monde fantasmé. La confusion de l’image de soi est totale.

Cette erreur de destination de nos existences qui s’oriente vers de faux mondes plutôt que dans l’incarnation du réel créé une véritable distorsion entre ce que nous sommes et ce que nous croyons être. Ainsi, en passant sa vie sur les écrans, une personne n’apprendra rien de l’expérience de la vie véritable.
Le résultat de ce qui est à l’oeuvre depuis les année 90, nous donne un humain qui vit dans le fantasme de lui-même alors que dans “la réalité” il ne sais plus faire grand chose.
Au CM2 vous avez aujourd’hui des enfants qui ne savent toujours pas lacer leurs chaussures mais savent utiliser smartphones et tablettes.

Comment vont se comporter ces générations d’humains du numérique lorsqu’il faudra admettre l’étendue désastreuse qu’il y a entre l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes et la médiocrité de ce qu’il peuvent réellement faire dans la vie réelle.
“Roi d’un monde fantasmé” & “impuissant dans la réalité” nous conduira à la barbarie pour une raison simple.

“Le roi du monde virtuel” ne souhaite pas découvrir sa propre médiocrité, sa propre impuissance réelle.

À l’heure des complications économiques, sociales et climatiques, plutôt que de découvrir l’étendue du désastre intellectuel, de la perte des savoir-faire liés à la transmission intergénérationnelle de l’expérience ainsi qu’à l’expérience vécue elle-même, personne parmi les générations du numérique n’acceptera de révéler son vrai visage, c’est dire la perte de notre humanité sous les couches numériques d’univers narcissiques fantasmés, tous plus vides les uns que les autres.

L’amour est absent des écrans, il n’y devient plus qu’une image, un spectacle à consommer. L’ère numérique ne parle pas d’amour, à la place il parle de sexe. Finalement dans les générations numériques il ne sera plus question d’amour, mais juste de rapports sexuels.

La pauvreté des rapports véritables d’amitiés, le manque d’amour, la médiocrité d’être devenu impuissant du réel, nous amènera au retour de la barbarie. Elle détruira par la négation ce que personne ne veut vraiment réaliser et fera ainsi l’économie d’une prise de conscience.

La seule voie d’incarnation de la puissance fantasmée lorsqu’elle est sous-tendue par une médiocrité existentielle réelle est une exaltation de la destruction véritable. Cette destruction forme le lien entre le fantasme de puissance et l’exercice d’une puissance réelle sans compétences particulières. La médiocrité se voit remplacée alors dans la réalité par l’exercice du pouvoir barbare, présenté comme salvateur et exercé sur des bouc émissaires.

Qu’on se le dise, la barbarie et la destruction ont nécessairement besoin de la médiocrité d’un peuple entier voulant exercer sa puissance fantasmée.

L’enjeu de nos vies sur Terre est probablement de prendre conscience de la vie véritable au travers de l’expérience du réel. Nous produisons actuellement les conditions inverses de notre propre libération, de notre propre révélation.

Le progrès technique, et l’avènement de l’ère numérique signe la défaite de l’humain par lui-même, sur l’autel des fantasmes narcissiques plutôt que l’expérience de soi dans une réalité véritable.